Chemtrails

Discrete Punchlines / par Hugo Pernet

vitre

Je crois que j’ai voulu faire de la poésie « horriblement fadasse ». Mon écriture est devenue plus subjective, parce que j’ai fait le constat d’un renversement : l’objectivisme, la poésie grammairienne est bien ce qui est devenu, aujourd’hui, « horriblement fadasse ». Comme le dit le Tao : « Dans le monde chacun décide du beau / Et cela devient le laid ». Bien sûr, ma poésie subjective est aussi faussement subjective que ma peinture figurative peut l’être. Mais au fond, pourquoi pas. Il est juste de dire que d’une posture de peintre abstrait / poète objectiviste, je suis devenu un peintre figuratif / poète horriblement fadasse. Ma position est celle du verre sans tain. Ce n’est pas une stratégie. En fait, il s’agit toujours de sauver l’art.

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flemme

2017

Toutes les peintures sont fausses jusqu’à ce qu’on en réussisse une. Chaque peinture est la seule peinture qu’on puisse faire, et presque toutes les peintures sont des fakes. Ce qui se passe dans un tableau se passe ici et maintenant, c’est une preuve de vie.

2018

Récemment, je me suis refusé à repasser une couche de peinture par-dessus un monochrome abimé par trois ans de stockage. Je ne sacralise pas les peintures, mais un tableau n’est pas un mur. On le fait une fois pour toutes.

Ce que je dis passerait facilement pour de la superstition, et j’ai toujours un vieux fond mystique étouffé par l’humour (c’est ce qu’on appelle l’ironie, je crois). La conjonction dont je parle n’est pas cosmique, ou peut-être que si, mais en tout cas elle peut tout aussi bien être purement structurelle : peint d’une certaine manière, à un certain moment, dans un certain contexte. Repasser une couche de peinture revient à effacer la peinture.

On dirait que j’essaie de me convaincre moi-même d’avoir fait le bon choix, un peu comme les manifestes modernistes abusent de l’affirmation pour imposer leur vérité. Pour être tout à fait honnête, je dois dire aussi que j’ai eu la flemme, ou que j’ai manqué de courage.

Je fais attention, dans ma production artistique, à ne pas surproduire. Je fais toujours quelques peintures de trop, et dès que j’ai l’impression de produire des fakes, des objets qui s’ajoutent inutilement au monde, je suis obligé de m’arrêter et de chercher à nouveau le point de patinage (oui, je viens d’avoir mon permis de conduire). Tant pis pour moi et ma carrière : je ne suis pas sûr que tous les artistes en fassent autant.

Il n’y a rien que je respecte plus que les artistes. Je suis d’une indulgence sans fond pour les artistes. Je méprise tous ceux qui méprisent les artistes, ou prétendent les aimer quand ils se servent d’eux pour des raisons égoïstes. Mais, c’est vrai, je méprise aussi les artistes qui produisent des fakes, qui se servent de l’art pour des raisons égoïstes.

En décembre, j’ai peint des lanternes en vert turquoise, orange saumon et violet. Je crois qu’il n’y en a aucune de réussie. Elles sont toutes un peu réussies et un peu ratées. Dans ce cas, tant pis, c’est la série qui prime. De la même manière, tout ce que j’écris sur l’art est un peu faux.

C’est pour ça que je n’écris pas grand chose. Je ne sais pas comment font certains artistes pour croire aussi sérieusement à leur truc. Le trop plein de sérieux me donne toujours envie d’éclater de rire. Et en même temps je n’aime pas les gens qui ne travaillent pas sérieusement à leur truc, quand bien même le truc en question aurait l’air complétement débile (genre peindre des monochromes, des bananes ou des bonhommes de neige).

timing

Après 4 ans de tergiversation, je me sens prêt. J’imprime mon manuscrit ce week-end, accompagné d’une lettre*. Je le poste mardi. Il a dû arriver aujourd’hui : jour de l’annonce de la mort de l’éditeur.

* Qui se termine par ces mots « adresser un manuscrit à un éditeur, c’est un peu comme jeter un caillou dans un puits ».

neige (2)

le poème que j’aime le moins
est une description du poème
en trois lignes

(il se termine et il faut l’aimer
comme la neige
qu’on repousse avec une pelle
sur les bords)

« Faire un régime de bananes », ou « se maintenir dans une forme ordinaire pour n’atteindre aucun objectif spirituel particulier ».

Tout le problème est là. La poésie du sport, essentiellement métaphorique, ne contient pas toute la réalité. Le hooliganisme est un genre de débordement en prose qui s’appuie sur le prétexte d’un affrontement sportif pour le transposer dans la réalité du supporter. Là les coups sont réels, la métaphore ne suffit plus. On oublie la poésie (l’affrontement symbolique), ou plutôt : on se souvient de la poésie.

Dans la vie, il n’y a rien de génial. Il n’y a que dans l’art que le génie existe. Dans la vie, même les moments géniaux ne sont pas géniaux. Ils sont la vie, ils sont vécus, c’est tout. Le génie est une construction de l’art qui nous fait croire au génie de la vie. Mais ce génie n’existe pas. Presque toute l’intensité de la vie est une illusion qui vient de l’art (du cinéma, de la musique et de la pub). Alors comment interpréter les activités artistiques ?

La question est maintenant la suivante : quelles sont les œuvres d’art réellement géniales qui, sans essayer de nous faire croire à la génialité de la vie, nous donnent au moins le sentiment qu’elle vaut la peine d’être vécue ?

(textes inédits repêchés au hasard dans des fichiers de 2016-2017)

neige

Il y a quelques jours, vendredi, je quittais pour la première fois la maison de mes parents dans l’Ain en voiture, avec mes enfants à l’arrière. Je n’ai mon permis de conduire que depuis quelques semaines, et j’étais un peu angoissé à l’idée de rentrer avec eux à Dijon (quand j’étais encore en couple, ma compagne conduisait).

Passé le premier village sur ma route, je leur ai fait remarqué ces chevaux dans la neige, dans un champ sur la droite. En prononçant ces mots, « chevaux dans la neige » m’est apparu comme un titre dont je me serais souvenu. Pas comme une métaphore, mais plutôt comme quelque chose de littéral, à la manière dont Anne-Marie Albiach raconte qu’elle a « vraiment vu… une barque brûler sur les remblais d’un port ».

Quand je suis rentré, j’ai placé ces « chevaux » en page de titre, et j’ai imprimé ce que j’avais écrit depuis le début de l’année ; c’est à dire pas grand-chose. Non, en fait, je n’ai imprimé que ce que j’avais écrit depuis ma séparation (en février). Voilà, nous sommes dimanche, et j’ai finalement repris les choses depuis le début.

(extrait d’une lettre accompagnant un manuscrit, envoyée à un éditeur)

neutre

J’aimerais être capable d’écrire quelque chose de beau, quelque chose de valable, d’inspirant. L’inspiration est quelque chose qu’on se refile, une maladie qui voyage dans l’espace et le temps. Quelque chose qui nous abandonne, aussi, et dont on recherche désespérément la trace. Je crois en l’inspiration parce qu’elle s’est absentée de ma vie.

Je suis un piètre poète d’amour, parce que j’échoue toujours à m’attacher aux circonstances. Le poème me paraît détaché de tout sujet, de toute circonstance. Écrire un poème d’amour, c’est faire double emploi de la poésie (qui fait déjà double emploi du langage). Lui donner un pouvoir, un but, alors qu’elle n’a ni l’un ni l’autre. Le poème fonctionne simplement pour lui même, et c’est en fonctionnant dans ses propres circonstances qu’il produit un phénomène d’identification. Pourtant, j’aimerais trouver une manière de faire entrer ma vie dans les circonstances du poème.

« Je vais simplement m’habiller comme tout le monde » = je vais écrire des poèmes dans le style de tout le monde, copier un peu tout ce qui se fait – parce que c’est la seule manière d’exister. C’est parce que je ne suis personne en particulier que je peux utiliser la première personne du singulier.

bien

bon, ne t’inquiète pas. je suis sans cesse entre le haut et le bas. mais je suis fragile et tout me blesse, j’ai toujours eu cette sensibilité la. pour ce qui est de l’art, disons que la vision que j’en ai est assez éloignée de ce que la plupart des gens s’imaginent. quand je travaille, je ne crois vraiment pas le faire pour moi. c’est un vrai plaisir, mais j’ai le sentiment de travailler pour la communauté, si ça peut encore avoir un sens aujourd’hui. je le fais sans doute de manière égoïste, et pour un tas de raisons égoïstes, mais quand une œuvre me paraît réussie je sais qu’elle ne l’est que pour des raisons collectives. c’est la différence qui peut exister entre une pratique amateur et une pratique dite professionnelle. l’amateur fait quelque chose pour son propre plaisir, et c’est tout à fait louable. mais le professionnel, qu’il soit artiste ou footballeur, le fait pour des raisons qui le dépassent. il fait sensiblement la même chose, mais le contexte change complètement l’appréciation de cette activité. le journal local en Côte d’or s’appelle Le Bien Public. c’est à peu près l’idée que je me fait de mon activité. je suis tout à fait conscient du fait que personne ne me prend au sérieux là dessus, mais je suis intimement persuadé que les artistes créent quelque chose qui appartient dans le temps à tout le monde. un truc qu’on appelle l’inspiration, par exemple, et qui traverse les époques. comme dirait Frank O’Hara, quelque chose qui nous prouve qu’on ne regrette pas complètement d’être en vie. si ce truc là n’existait pas, je ne crois même pas qu’il y aurait de communauté ou de culture, peut-être même pas de vie. après ça n’est pas avec cet argument que je compte convaincre mes contemporains de me donner une place plus décente dans la société. mais tant pis. c’est à ça que je crois, et je suis sûr d’avoir raison sur eux.

(extrait d’une conversation facebook avec mon frère)