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par revuespam

Paul,

J’aurai dû t’écrire tout ça au dos d’une carte postale, mais je n’en ai pas trouvé. Et pour cause : je ne suis jamais allé en Italie. Enfin si, juste une fois, un week-end à Rome. Mais c’est comme si je n’y étais jamais allé. Donc je connais parfaitement le sujet.

Comme tu le sais, j’ai failli aller à Naples, pour une exposition personnelle en galerie, mais cette exposition a été annulée. Pourtant, j’avais réalisé toute une série de peintures, j’y avais pensé longuement et la perspective de ce voyage me faisait rêver. Mais peu importe, je ne suis jamais allé en Italie.

D’autres peintres y sont allés, longtemps avant moi. Ils ont peint des ruines et quand il n’y en avait pas, ils en ont inventé. Le Voyage en Italie, c’est l’histoire d’une exposition qui n’existe pas, d’un voyage que je n’ai pas fait – dans un pays inventé par les peintres.

Je me demande si ça n’est pas mieux comme ça : il existe bien une première version de l’exposition (qui a été annulée), mais cette version est devenue une fiction, et cette fiction est le prétexte à une nouvelle exposition. Il existe des peintures et c’est la seule chose vraie dans cette histoire.

Paul, comme tu me l’as fait comprendre, nous allons simplement montrer les plus belles peintures, de la meilleure manière possible – et ça sera notre exposition.

Amitiés
Hugo

Le Voyage en Italie, Carte postale à Paul Bernard, pièce jointe, Mai 2015

 

Bonjour F, j’espère que vous allez bien.

De mon coté, j’ai terminé la série de peintures que je destine à mon exposition personnelle, j’espère vraiment qu’elle vous plaira. Laissez-moi vous en dire quelques mots.

Comme cette exposition est prévue depuis longtemps, et que ça ne m’était jamais arrivé d’avoir autant de temps pour y penser, je me suis posé la question du contexte : qu’est-ce que le contexte d’une exposition de peinture ? Est-ce la même chose de faire une exposition à Paris, Bruxelles, ou Naples ? Au fond l’artiste est un touriste comme les autres, quand il a la chance de faire des expositions à l’étranger. Il dort à l’hôtel, visite la ville, les musées – s’il a un peu de temps. Il ne connait pas les gens qui vont venir à son vernissage, les artistes, les critiques, les journalistes locaux. Peut-être que son travail va paraître exotique. Je ne suis jamais allé à Naples : je ne suis allé qu’une fois en Italie, un week-end à Rome. Même si je sais que la tour de Pise est à Pise, et qu’elle n’a rien à voir avec les pizzas, je ne suis pas sûr d’avoir une image plus juste de l’Italie que celle des terroristes de Daesh (qui sont bien des touristes-terroristes, puisqu’ils ont aussi menacés de détruire la Tour Eiffel ou Big Ben).

Donc j’avais cette idée que mes peintures auraient une dimension touristique, que ça serait des peintures contextuelles, qu’il y aurait un lien entre le fait de réaliser ces peintures à Dijon, puis de prendre l’avion, de traverser les Alpes – pour les montrer en Italie. Mais aussi qu’elles seraient comme des peintures vues par un touriste, des peintures regardées trop rapidement – perdues dans un marathon de monuments historiques. J’ai gardé tout ça en tête, et quand j’ai réalisé la série il en est resté quelque chose, mais la plupart de ces idées ce sont évanouies. C’est comme ça que je travaille : il faut que les idées s’évanouissent. J’ai réalisé la série d’un seul coup, en un peu plus d’un mois (le plus gros en deux semaines), en espérant que ça lui donnerait une cohérence.

D’abord, j’ai commandé des châssis aux formats qui me paraissaient convenir à l’espace de la galerie : 160×160 cm pour les grands murs, et la moitié (80×80 cm) pour les petits. Ensuite, j’ai élaboré une gamme colorée assez réduite : des tableaux clairs sur fond sombre, et foncés sur fond clair. Depuis quelques années, je n’utilise presque plus que des formats carrés, que je considère un peu comme des « cases » (dans le sens où chaque peinture est générée par la précédente). Ici, encore plus que d’habitude, il s’y passe des choses vraiment étranges, qui me surprennent moi-même mais que je crois intéressantes. Aussi je dois dire que le format de l’exposition est quelque chose qui m’intéresse, c’est pourquoi je pense que chaque série doit trouver son propre vocabulaire (un peu comme les différents albums d’un même groupe).

Je suis parti d’une première peinture, Ruine, qui est venue par surprise et qui a déterminé une grande partie de ce vocabulaire (le reste découle des tableaux précédents). L’aplat gris-bleu/vert qui sert de fond aux peintures sombres a quelque chose du tableau d’école, et le badigeonnage blanc/blanc cassé qui a lieu par-dessus quelque chose de la craie effacée à l’éponge. Les « figures » qui apparaissent à la surface de ces peintures sont des sortes de chimères, des constructions générées par le mouvement du pinceau, qui pourraient être effacées et remplacées par d’autres. Ces chimères « montent » (ou « sont montées », comme des œufs en neige) depuis une « ligne d’horizon », située en bas du tableau, et ne sont pas grand chose d’autre qu’un empilement de coups de pinceaux – avec tout au plus quelques effets de dégradés. Cette ligne fait le lien entre tous les tableaux, comme une ligne unique qui les parcoure de gauche à droite (la série devrait s’augmenter de quelques peintures dont j’ai gardé l’image en tête). Voilà pour la partie Robert Ryman du processus (pour le « comment »).

Mais le pinceau a aussi son propre inconscient : il convoque des fantômes (Twombly, Guston) et se laisse parasiter par l’actualité du jour (les destructions archéologiques et les menaces « touristiques » de Daesh, par exemple). D’ailleurs, ces « constructions » ont l’apparence d’une hybridation de stalagmites et de pièces montées : elles sont faites d’une matière étrangère, comme les « mimoïdes » à la surface de Solaris dans le livre de Stanislas Lem (ces mimoïdes sont plus ou moins le reflet de ce que j’avais en tête, sans trop le savoir).

Pour ce qui est des tableaux sur fond clair, il s’agit là encore de constructions, mais plus clairement abstraites. Ce sont, comme pour les autres peintures de la série, des constructions de coups de pinceaux ; des compositions aériennes, dans l’espace du tableau (ce qui fait qu’on peut presque les lire comme des cartes ou des plans). Elles sont aussi des sortes de dessins, des peintures qui dessinent d’autres peintures ; là encore des chimères, si on veut. Dans tous ces tableaux, j’ai simplement essayé de suivre mon outil (une petite brosse épaisse et bien abimée), de le laisser décider. Au fond je ne m’explique pas bien le sens de ces formes, et j’attribue leur apparition au pinceau que j’utilise. Je voudrai appeler l’exposition Brushstroke Story, car j’aime l’idée d’une narration abstraite ou de la personnification d’un processus (ce qui donne ce bizarre mix abstrait-figuratif, j’imagine). Quelque chose comme « Les aventures d’un coup de pinceau ».

Voilà ce que je peux dire pour le moment, c’est à la fois trop et pas assez. J’espère surtout que les œuvres vous parlent, que l’exposition que je projette vous plait. J’ai une assez bonne idée de l’accrochage, de la manière dont les peintures pourraient fonctionner ensemble.

Merci encore de cette invitation, j’ai hâte de vous rencontrer.

Bien à vous
H

PS : Quelques éléments matériels : avez-vous une date à me donner pour le vernissage (et le transport des œuvres) ? Pour ce qui est de la production, j’ai gardé la facture, mais je peux aussi effectuer une autre commande identique, ce qui me permettra de continuer à travailler. Dites-moi ce que vous préférez. Ah, et avez-vous un plan de la galerie à me transmettre ?

Brushstroke Story (tracklist)

01. Ruine
02. Tour Pizza
03. Alpes
04. Temple
05. Pigs
06. Parc
07. Carte

Mail à F.A, Dijon, le 24 mars 2015

 

Carte, 2015 Acrylique sur toile, 160x160 cm

Carte, 2015
Acrylique sur toile, 160×160 cm

 

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