streetwear

par revuespam

Le streetwear est un style vestimentaire qui prend sa source dans le sportswear, a été popularisé d’abord par la culture musicale underground, puis mainstream. Aujourd’hui, le style streetwear ne renvoie plus à un clip de hip-hop mais désigne n’importe quelle paire de chaussures vaguement skate ou sweat-shirt à capuche vendu chez H&M (c’est-à-dire le style de tout le monde et de n’importe qui). La poésie contemporaine se trouve dans la même situation : elle est issue de « chapelles » poétiques qui sont devenues les langages esthétiques mainstream (tout est relatif, ok) des générations suivantes.

Le streetwear véhicule l’idée que le vêtement n’a pas d’importance, qu’il n’est qu’un contenant, que la personne que vous croisez en jogging et sweat à capuche peut aussi bien être votre banquier qu’un étudiant ou un chômeur(1). De la même manière, le livre de poésie (papier ou numérique) n’est plus ce manifeste, cette frontière idéologique à partir de laquelle il faut se définir, mais un vêtement pratique et passe-partout, une norme par défaut (on n’a pas trouvé mieux, finalement) dont la forme est à renouveler de l’intérieur.

Avec Poème streetwear, mon but est d’arriver à quelque chose qui ait l’apparence d’un livre de poésie contemporaine conventionnel (des poèmes avec des titres, quasiment un recueil de poèmes), c’est-à-dire un objet qui revient sur lui-même en se débarrassant des signes qui l’auraient, à une autre époque, distingué de la masse (comme les inventions typographiques ou plus globalement toute entrave à la lecture « normative ») : un objet fondu dans la masse.

Cette forme de conformisme volontaire (ou d’aspiration conformiste) a pour but, il me semble, de réintégrer la figure du poète dans la vie banale de son temps, après qu’elle en ait été exclue par les mythes successifs du poète maudit, de l’avant-gardiste ou de l’auteur « retiré ». En gros, le poète streetwear(2) se présente comme une personne ordinaire qui écrit de la poésie, et la valeur de sa pratique ne découle pas de la marginalité de sa vie (le poète n’aspire ni au martyr, ni à la sainteté – pour lui ou pour son œuvre), mais de la « qualité » (là non plus, on n’a pas trouvé mieux) de ses propositions (même si on ne sait pas bien ce que ça recoupe).

Finalement, le streetwear renvoie dos à dos conformisme et anti-conformisme, car il peut être le vêtement de l’un comme de l’autre. Le style n’est plus ce qui identifie le genre du poème (qui est un peu post-tout et post-rien à la fois). En revanche, si la poésie peut se passer de se distinguer par son genre, elle ne peut échapper à sa nature et à sa fonction de poésie. Simplement, elle joue le jeu de la poésie comme norme pour ne pas avoir à le jouer sans y croire comme cliché.

(1) Pour autant, le nivellement stylistique incarné par le streetwear ne suffit pas à gommer les perceptions sociales et peut même dans certains cas les exacerber : cf. par exemple l’affaire Trayvon Martin, jeune afro-américain tué en 2012 par un agent de sécurité décrivant « un homme noir portant un sweat à capuche semblant vraiment suspect ».

(2) Je ne suis pas bien sûr de la pertinence de cette réflexion, ou de celle de l’analogie sur laquelle elle s’appuie. Les textes qui sont sensés en définir d’autres le font toujours sur un mode différent, et ne définissent en définitive que leur propre mode de fonctionnement. Celui-ci ne s’appuie que sur ma pratique de la poésie, et je ne suis pas sûr qu’il puisse paraître même partiellement juste pour d’autres poétiques que la mienne.

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