kebab

par revuespam

L’irrésolution de la dualité abstraction-figuration
Ou L’art de ne pas répondre aux questions qu’on ne se pose pas

Intervention au Frac Franche-Comté, 21 Novembre 2015,
colloque « puissance de l’abstraction / critique de la représentation ».

1. Coquillettes

Je reviens de Genève où j’ai réalisé un ensemble de peintures murales lié à la série de tableaux que je développe actuellement. Le vocabulaire de ces peintures se trouve à mi-chemin de l’abstraction et de la figuration, il est constitué de très peu d’éléments : lignes verticales et horizontales, demis et quarts de cercles (ce qui lui vaut le surnom de style « coquillettes », quelque part entre le « style nouille » désignant l’Art Nouveau et la « période vache » de Magritte). Cette ambigüité dans la perception m’intéresse car elle exprime le fonctionnement du fait pictural : un mélange de contrôle et de perte de contrôle, de savoir-faire et de laisser-aller. On pourrait qualifier ces peintures de semi-abstraites, comme on parlerait d’une personne à demi consciente. Ici, l’acte de peindre est une forme d’hypnose ou de rêve éveillé : je suis à la fois conscient, très concentré sur ce que je fais, et en même temps complètement endormi – aveugle du fait même de cette concentration.

Annik-Wetter_51709 - copie

Jardins suspendus, galerie Joy de Rouvre, 2015. © Photo Annik Wetter

09. Mirage, 190x122 cm, 2015

Mirage, acrylique sur toile, 192×122 cm, 2015

2. Tao

Selon moi, l’art le plus intéressant a toujours en lui une part d’anti-art, sans que cette négation prenne complètement le dessus. Par exemple, j’adore le minimalisme historique (en tant que mouvement artistique), mais je supporte moins, aujourd’hui, le minimalisme qu’on retrouve partout en tant que pure esthétique – dans le design, le graphisme, l’architecture, les portes de placard ou les robinets de douche… Il est synonyme de bon goût et renvoie aux exigences d’une classe sociale qui n’est pas la mienne (celle qui achète les œuvres d’art, justement). C’est un premier point.

Et voici le second : j’aime les films d’auteur mais aussi le cinéma mainstream. J’aime l’art, la musique et la poésie – mais aussi le foot ou les séries télé. J’ai dessiné toute mon enfance avec beaucoup de passion, de fantaisie, et je crois que j’ai décidé d’assumer cette part de fantaisie. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai en partie rejeté l’esthétique minimaliste (sans pour autant me départir de certaines de ses logiques artistiques).

(Le Tao dit : « Dans le monde chacun décide du beau / Et cela devient le laid »)

Donc cette fantaisie est le coté anti-art, le mauvais goût nécessaire de mon travail actuel – celui qui le pousse du coté de la décoration pour Kebab ou du cadeau de fête des mères. Un matin de septembre à l’atelier, au lieu de la peinture abstraite que j’avais programmé, j’ai décidé de peindre un chameau : c’est un peu ma version des « esprits supérieurs » de Polke – lui ordonnant de peindre des flamants roses plutôt qu’un énième bouquet de fleurs, sauf qu’ici l’abstraction remplace le bouquet comme sujet à bannir de la peinture1.

12. ensemble-de-douche-valentin-gamme-minimaliste-touareg

Ensemble de douche Valentin, gamme minimaliste

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Un kebab à Clermont-Ferrand

3. Sous le vent (Céline Dion feat. Garou)

Pour décrire cette dualité, j’utiliserai l’image de la voile, car je la trouve particulièrement symptomatique du flou sémantique qui sépare l’abstraction de la figuration. La voile en tant que voile, si on la regarde comme un objet réel, est l’anti-triangle (ramener le volume total de la voile à un triangle est une simplification de l’esprit), et le triangle en tant que triangle (en tant que pure forme géométrique) est l’anti-voile.

Dans une peinture, un triangle n’a plus rien d’une voile si on ne la désigne pas comme telle : chez Matisse, on courbe un coté pour signifier que cette géométrie prend le vent. Chez Kelly, qui ne prétend pas figurer une voile – mais faisons comme si c’était le cas (parce que ça nous arrange et qu’il faut bien courber un peu la réalité pour lui donner un sens), le vent semble intégré dans la construction du tableau, la toile sur son châssis est comme la voile sur son mât – une structure souple soutenue par une structure solide : à ce titre Blue Curve est l’œuvre qui, sans avoir réellement de rapport avec tout ça, formulerait la plus belle synthèse de la voile, de la mer et du vent.

Au fond, cette impossibilité de choisir revient à une perception simultanée de deux choses qu’on ne peut définir séparément, mais que nous ne pouvons pas pour autant désigner par un seul mot. On pourrait comparer cette sensation à la manière dont nous nommons la limite entre la pluie et la neige (tantôt neige fondue, tantôt pluie verglaçante), ou au moment où nous ne pouvons pas encore affirmer qu’un bébé marche, même s’il fait déjà quelques petits pas. Il y a cette subtilité dans la réalité que l’art saisit parfois – quand il renonce à résoudre les équations qui lui sont imposées2.

17. Sous le vent

(No Comment)

20. Paul Klee (Port et voiliers), 1937, Huile sur toile, 80 x 60,5 cm

Paul Klee, Port et voiliers, huile sur toile, 1937

21. Henri Matisse-Les Voiles Gouache decoupee Collection Particuliere (72x60CM), 1945-46

Henri Matisse, Les voiles, gouache découpée, 1945-46

22. Ellsworth Kelly Blue Curve 1996

Ellsworth Kelly, Blue Curve, 1996

28. Voilier, 18x12 cm, 2015

Voilier, acrylique sur toile, 18×12 cm, 2015

4. Zen

À contrario de ces images à double sens (canard-lapin, femme jeune-vieille) que le cerveau ne peut lire que d’une seule façon à la fois, mes peintures récentes peuvent se percevoir simultanément comme abstraction et comme figuration (le verre à moitié plein et à moitié vide). Cet entre-deux correspond à un désir d’éluder les distinctions extérieures à la peinture (comme « abstraction » ou « figuration »). Je travaille de tableau en tableau et j’essaie de ne pas répondre aux questions que je ne me pose pas, qui ne me sont pas posées de l’intérieur de la peinture (des questions très concrètes : quelles couleurs et dans quel ordre, quelle consistance, quelle largeur de pinceau, quelle marge entre le bord du tableau et son contenu etc.).

C’est ce qu’entendais, je crois, Cézanne dans sa réponse à Emile Bernard, à travers sa célèbre formule « je vous dois la vérité en peinture » : « en peinture », c’est-à-dire « par les actes », et non par la parole ou la formulation théorique3. Dans le tableau achevé, il n’y a plus ni questions ni réponses. Donc si vous n’avez aucune question à me poser, allez-y, je vous répondrai avec plaisir. Merci de m’avoir écouté.

 

1 L’abstraction comme sujet de la peinture abstraite, ça n’est pas complètement nouveau, et la version la plus récente de cette idée (et parfois la plus pauvre) s’incarne dans la vague de jeunes peintres essentiellement new-yorkais qualifiés de « zombie formalists ».

2 Du genre : « comment faire de la peinture après la fin de la peinture ? » (Fonctionne aussi avec « après l’holocauste » ou « après le 11 septembre »).

3 Il n’est pas non plus question ici d’une quelconque forme de vérité philosophique, comme le sous-entendais la citation tronquée ayant servi de titre à l’exposition organisée par BHL à la fondation Maeght.

Publicités