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par revuespam

hmprod

Bon, autant le dire tout de suite, je ne connais rien à la mode, et d’ailleurs ça ne m’intéresse même pas. Mais j’ai envie d’écrire un article sur ce sweat-shirt, ce pull (il paraît que les jeunes ne disent plus sweat-shirt), un article de blog – sur un blog consacré à l’art et à la poésie. Je dois dire que j’aime absolument tout dans ce vêtement, qui est comme un haïku visuel condensant toutes mes aspirations littéraires.

D’abord, j’aime le double-sens du mot « clean », qui transforme son message en post-message (ou un truc dans le genre) : « Last Clean Sweater » peut se lire comme « mon dernier sweat-shirt propre », ou « le dernier des sweat-shirts sans fioritures ». En effet, dans la mode streetwear (qui est le fond de commerce de la marque H&M), le mot « clean » désigne un basique du genre, un vêtement simple et pratique répondant à des codes immédiatement identifiables (ici les lettrages, la coupe large, le gris neutre), quelque chose comme l’incarnation littérale de la définition du terme streetwear.

Le premier sens renvoie à la classe sociale qui achète et porte ce type de sweat-shirt, le cœur de cible de la marque ; soit la classe moyenne internationale et son profil d’étudiant attardé (qui ne fait pas souvent sa lessive, et qui n’a pas beaucoup plus de 19,99 € à mettre dans un sweat-shirt, et ce même s’il a en fait 35 ans, une femme, des enfants, une machine à laver, et qu’il gagne 2000 € par mois – du moment qu’il se considère encore comme le jeune homme à qui s’adresse ce vêtement).

Le second renvoie à l’intelligence ironique du consommateur et éventuellement à sa conscience de lui-même, bref, à un procédé de distanciation qui le rapproche de l’âge adulte et du comportement du hipster (du moins sur son versant normcore, si ce mot n’est pas devenu complètement ringard depuis 2014). En gros, partant du constat qu’H&M est la marque portée par tout le monde dans les grandes villes – soit le contraire de l’originalité et du bon goût – choisir de s’habiller en H&M en connaissance de cause reviendrait à avoir un maximum de goût.

Enfin, j’aime l’absurdité qu’il y a à porter un sweat-shirt dont le message mentionne qu’il est le dernier de sa catégorie, alors qu’il est potentiellement porté par des milliers de personnes dans le monde (s’habiller comme tout le monde tout en prétendant avoir un style personnel, c’est exactement ce que font les mauvais poètes – catégorie dont nous faisons tous immanquablement partie de notre vivant).

Évidemment, après avoir repéré ce sweat une première fois en magasin, je suis retourné l’acheter. Le piège a parfaitement fonctionné : la pulsion d’achat vient autant de l’interprétation au premier degré que de celle au second degré. En effet, l’énigme est suffisamment facile à résoudre pour que le plaisir qu’on aurait à (s’imaginer) lire dans la tête des stylistes et à deviner les visées commerciales d’un produit se mue en décision d’achat. Le fait même d’avoir vu un vêtement et d’en « penser » quelque chose est vécu par le client comme une forme de flatterie bonne à prendre, un acte réfléchi, facile à assumer.

Mais je n’ai pas parlé de mes aspirations littéraires. À vrai dire, tout ce que je voudrais en écrire me paraît par avance biaisé par la manière dont j’ai vu ce sweat-shirt – non comme une métaphore de la poésie ou de l’art poétique, mais comme un poème trouvé sous cette forme. Ce qui m’a traversé l’esprit devait ressembler à ça : j’aspire à une forme de poésie qui soit accessible, pas par déni d’une poésie dite illisible – c’est la matrice même de mon écriture – mais par souci de réalisme. La posture de l’écart qui s’incarnait dans la poésie abstraite (ou minimaliste) des années 1970 (en France), celle qui voulait qu’un livre se mérite, qu’il soit un objet hautement littéraire, et que l’écriture poétique se situe le plus loin possible de la norme (littéraire et non-littéraire) me paraît aujourd’hui largement inopérante. Un objet à l’écart du monde n’a tout simplement aucune chance d’y survivre.

Et après tout, quand je regarde ma vie, je n’ai pas l’impression de me situer hors du monde, mais plutôt d’être exactement au cœur du monde, aussi médiocre soit-il. Cette médiocrité, il me semble qu’on devrait l’accepter, l’intégrer, l’enseigner, même. La vie courante, celle qu’on mène (du moins celle que je mène) me paraît être une espèce de Tao de la médiocrité, à mi-chemin de toutes les extrémités. Bien sûr, il y a des moments intenses de bonheur ou de tristesse, mais le contexte de la vie en général est moyen. Si ça n’était pas le cas, la vie serait simplement impossible. C’est sur ce point que la plupart des formes d’art manquent de réalisme.

Mais en même temps, je déteste la manière dont certains poètes entendent le mot « réalisme ». La poésie ne sera jamais le langage courant. Si votre assiette de pâtes manque de sel, vous n’avez qu’à en réclamer poliment à la personne la plus proche de la salière : ça sera toujours plus efficace que d’écrire un poème sur le sujet. Le réalisme de la poésie est la conscience que la poésie a d’elle-même, c’est tout. Je m’habille chaque matin, sans y penser, parce que c’est la norme, et s’il me prenait soudain l’envie de me nouer une serpillère autour de la taille pour aller acheter du pain, tout le monde penserait que j’ai pété un câble. Je me sens bien dans les habits que j’ai choisi. C’est même précisément parce qu’ils sont à peu près ceux de n’importe qui que je m’y sens bien. Ils me rendent anonyme et ne me distinguent pas du reste de la société. Car le vêtement est une chose accessoire. Comme le langage : c’est une convention. J’aime les conventions quand elles sont comprises comme telles (la peinture sur toile, la poésie dans les livres), parce qu’on peut s’en débarrasser immédiatement – en les embrassant. Je n’aime pas les conventions quand elles se prennent pour des vérités universelles (la peinture sur toile, la poésie dans les livres).

Quand j’écris de la poésie, je porte un sweat-shirt. Sur ce sweat, il est écrit que la poésie n’est qu’une convention de la poésie, mais que j’en suis parfaitement conscient. Ce que je porte, le style que j’affiche n’est pas en soi remarquable. Mais peut-être que c’est le seul style : le style de l’éveillé qui sait que le style n’a pas de style, que la poésie n’est pas poétique, que la lune que nous voyons quand nous parlons de la lune n’est que le reflet de la lune dans l’eau.

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