chant

par revuespam

I Hate my Music
ou Ce que j’ai appris (puis oublié) de l’appropriation

Colloque Appropriation inventive et critique, vendredi 21 Octobre 2016 
La Colonie, Paris

Je vous remercie de m’avoir invité à intervenir dans le cadre de ce colloque. Pour ma part, je pense avoir été particulièrement concerné par les concepts liés à l’appropriation à mes débuts, puis m’en être éloigné peu à peu jusqu’au point de douter de ma légitimité à aborder ce sujet aujourd’hui. Mais puisque je suis là et que j’en suis là, je vais tenter de le faire à ma manière.

Autant le dire tout de suite (pour mettre fin au suspens), ce que m’a appris l’appropriation – tant mon admiration pour le travail de Sturtevant ou Sherrie Levine que l’emploi que j’ai fait moi-même de ce genre de procédés – c’est le discernement. Discernement dans ce qui caractérise l’acte artistique en général, et discernement dans mon expérience pratique de l’art. J’ai rédigé ce texte à partir du télescopage de trois citations, qui me paraissent résumer la manière dont les enseignements que j’ai tiré de ces réflexions ont été intégrés et généralisés dans mon travail – au point de ne plus constituer un aspect explicite de celui-ci.
Mais j’aimerais d’abord affirmer que, de mon point de vue, les différentes démarches réunies sous cette enseigne « d’appropriation » n’ont rien de stratégies préméditées. Comme toutes les formes d’art, elles sont nées d’une nécessité. C’est leur devenir qui est problématique : « Appropriation inventive et critique », de nos jours, ça pourrait presque être le titre d’un cours de marketing. Donc je vais essayer de parler de ma vision élargie de ce terme, parce que je crois que si on le comprend comme une manière de désigner un outil qui servirait à faire de l’art, on se trompe complètement. Et je pense que c’est justement à cause de leur succès « viral » dans le monde de la publicité, d’internet ou des discours politiques que les méthodes de l’appropriation artistique ne peuvent plus être employées comme telles.

« Je ne cherche pas, je trouve »

Pour commencer, je voudrais revenir sur une citation très connue de Picasso, que j’ai toujours entendue dans un sens un peu différent que celui qui nous est toujours suggéré à son propos : « Je ne cherche pas : je trouve » (Lettre sur l’art, 1926). Évidemment, il y a dans cette phrase en forme de réplique toute la vantardise et le sens de la rhétorique qu’on prête (à raison) au peintre espagnol, mais il y a aussi une dimension cachée, une subtilité qui la rapproche d’un Kôan de maître zen. Car il me semble à moi aussi, quand je peins, et quand j’estime avoir réussi une « œuvre », l’avoir trouvée sur mon chemin. Je ne m’approprie pas tout le mérite de sa réussite, mais seulement celui d’être parvenu à la reconnaître – parmi toutes les œuvres potentielles (donc impossibles) qui se sont présentées à moi lors de sa réalisation.
Picasso exprimait par cette phrase son agacement vis-à-vis des propos réduisant son travail à une « recherche » picturale d’avant-garde, inaboutie et sans ambition historique. Mais il désignait aussi (peut-être sans le vouloir) le fonctionnement secret de beaucoup d’œuvres d’art : l’artiste est dans son atelier, il travaille, il cherche (effectivement), mais quand il arrive à un résultat satisfaisant, c’est toujours une surprise, comme si l’état final de l’œuvre avait été prédestiné et simplement « dévoilé » par l’artiste – tout comme un ready-made (à partir de là, on peut aussi regarder les ready-made de Duchamp comme des allégories d’œuvres d’art).
Une des formes les plus primitives d’art consiste à ramasser des cailloux, des bouts de bois ou des coquillages ayant des formes d’animaux ou de choses familières (on fait aussi ça quand on est enfant) et à se les approprier comme des objets décoratifs ou sacrés (du moins ayant une valeur supérieure à celle d’un simple matériaux). La démarche de l’artiste n’est pas si éloignée de ce comportement : les œuvres qu’on réalise se trouvent devant nous ; on les démasque et on les désigne comme telles.

« I Hate my Music »

Il y a donc encore un élément important que cette citation de Picasso soulève, c’est l’idée que l’artiste est d’abord étranger à sa propre création (puisqu’il la « trouve »). Pour donner un autre exemple, je citerais cet extrait d’un poème de Léonard Cohen : « Perhaps it is because my music / does not sing for me // I hate my music ». De la même manière, je crois que ma peinture ne s’adresse pas à moi, qu’elle ne « chante pas pour moi », et que je ne peux pas l’aimer. Il me faut donc, pour l’accepter, accepter que ça soit mon œuvre (et parfois je vous assure que ça n’est pas facile). À mon avis, le premier travail de l’artiste qui veut continuer à « trouver », c’est de rester étranger à sa création.

« Je n’aurai jamais ma main »

Ensuite, il faudrait veiller à ne jamais « avoir sa main ». Je m’explique. Cette expression vient d’une phrase d’Une saison en enfer de Rimbaud (dans la partie qui s’appelle Mauvais sang) : « J’ai horreur de tous les métiers. Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue – Quel siècle à mains ! – Je n’aurai jamais ma main ». Ce que je veux dire, c’est qu’un artiste peut rester une espèce de débutant du point de vue de son « métier », ne jamais « posséder » pleinement ses moyens : il doit garder en tête l’idée que sa main ne lui appartient pas – qu’elle ne peut pas lui appartenir complètement.
L’exemple parfait d’un artiste qui n’aura jamais sa main, c’est Olivier Mosset. J’en parlais récemment avec un ami lors d’un trajet en voiture – ce genre de discussion un peu alcoolisée qui se transforme (parfois) en moments de vérité : on se rappelait ensemble que Fred, un ami en commun qui travaille souvent avec Mosset, a toujours été stupéfait de voir à quel point il semblait peindre pour la première fois, sans jamais rien apprendre de sa longue expérience de peintre. Et c’est là que m’est revenue cette phrase de Rimbaud. Pour notre génération, cette histoire de main peut simplement signifier que le professionnalisme que certains cherchent tant à atteindre ne suffira pas à faire de nous de bons artistes (le professionnalisme d’un artiste n’étant la preuve de rien d’autre que… de son professionnalisme).

Notre « métier » se trouverait donc, en réalité, dans notre capacité à nous approprier notre propre travail, à l’assumer et à le rendre accessible aux autres (en donnant des titres aux œuvres, par exemple, ou en concevant des expositions). Aujourd’hui, je ne pense plus avoir besoin de m’appuyer sur des concepts pour faire en sorte que ma peinture « chante » pour d’autres que moi. Et je ne pense pas non plus avoir besoin de rendre mon œuvre « intéressante » en y associant des discours, même pointus, sur l’appropriation, parce que je crois que toutes ces choses – la manière dont nous vivons, ce qui se passe dans l’art et dans la société – tout ça s’intègre naturellement dans toutes les productions artistiques « trouvées » selon la définition que je viens d’en donner.

Merci de m’avoir écouté

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