Chemtrails

Discrete Punchlines / par Hugo Pernet

Catégorie: Lines

peinture

Il y a des gens qui n’aiment pas telle ou telle couleur, le vert ou le violet, mais pour moi, les couleurs, c’est presque comme si ça n’existait pas. C’est tellement de la suggestion. C’est pour ça que je l’aime en peinture : c’est complètement relatif, ça permet de suggérer un nombre infini de choses par des moyens qui n’existent pas dans l’absolu.

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affaires

Je sais que je suis un artiste. C’est une conviction que j’ai depuis l’enfance. Ce qui serait de la prétention, c’est de vouloir en convaincre les autres. C’est pour ça que je suis si mauvais en affaires. Les artistes qui sont à l’aise en affaires ont peut-être juste besoin de se rassurer.

hirondelle

Je rends mes enfants à leur mère, pense à ma vie et laisse aller mon esprit. Alors que j’ai envie de me jeter de la plus haute tour – il me rapporte des phrases comme : « la géographie sert à quelque chose finalement », « l’honnêteté est l’ennemie de la poésie ». Oui et non, mais je te déconseille d’écrire un poème d’amour pour une fille qui n’est pas déjà ta petite amie.

vitre

Je crois que j’ai voulu faire de la poésie « horriblement fadasse ». Mon écriture est devenue plus subjective, parce que j’ai fait le constat d’un renversement : l’objectivisme, la poésie grammairienne est bien ce qui est devenu, aujourd’hui, « horriblement fadasse ». Comme le dit le Tao : « Dans le monde chacun décide du beau / Et cela devient le laid ». Bien sûr, ma poésie subjective est aussi faussement subjective que ma peinture figurative peut l’être. Mais au fond, pourquoi pas. Il est juste de dire que d’une posture de peintre abstrait / poète objectiviste, je suis devenu un peintre figuratif / poète horriblement fadasse. Ma position est celle du verre sans tain. Ce n’est pas une stratégie. En fait, il s’agit toujours de sauver l’art.

flemme

2017

Toutes les peintures sont fausses jusqu’à ce qu’on en réussisse une. Chaque peinture est la seule peinture qu’on puisse faire, et presque toutes les peintures sont des fakes. Ce qui se passe dans un tableau se passe ici et maintenant, c’est une preuve de vie.

2018

Récemment, je me suis refusé à repasser une couche de peinture par-dessus un monochrome abimé par trois ans de stockage. Je ne sacralise pas les peintures, mais un tableau n’est pas un mur. On le fait une fois pour toutes.

Ce que je dis passerait facilement pour de la superstition, et j’ai toujours un vieux fond mystique étouffé par l’humour (c’est ce qu’on appelle l’ironie, je crois). La conjonction dont je parle n’est pas cosmique, ou peut-être que si, mais en tout cas elle peut tout aussi bien être purement structurelle : peint d’une certaine manière, à un certain moment, dans un certain contexte. Repasser une couche de peinture revient à effacer la peinture.

On dirait que j’essaie de me convaincre moi-même d’avoir fait le bon choix, un peu comme les manifestes modernistes abusent de l’affirmation pour imposer leur vérité. Pour être tout à fait honnête, je dois dire aussi que j’ai eu la flemme, ou que j’ai manqué de courage.

Je fais attention, dans ma production artistique, à ne pas surproduire. Je fais toujours quelques peintures de trop, et dès que j’ai l’impression de produire des fakes, des objets qui s’ajoutent inutilement au monde, je suis obligé de m’arrêter et de chercher à nouveau le point de patinage (oui, je viens d’avoir mon permis de conduire). Tant pis pour moi et ma carrière : je ne suis pas sûr que tous les artistes en fassent autant.

Il n’y a rien que je respecte plus que les artistes. Je suis d’une indulgence sans fond pour les artistes. Je méprise tous ceux qui méprisent les artistes, ou prétendent les aimer quand ils se servent d’eux pour des raisons égoïstes. Mais, c’est vrai, je méprise aussi les artistes qui produisent des fakes, qui se servent de l’art pour des raisons égoïstes.

En décembre, j’ai peint des lanternes en vert turquoise, orange saumon et violet. Je crois qu’il n’y en a aucune de réussie. Elles sont toutes un peu réussies et un peu ratées. Dans ce cas, tant pis, c’est la série qui prime. De la même manière, tout ce que j’écris sur l’art est un peu faux.

C’est pour ça que je n’écris pas grand chose. Je ne sais pas comment font certains artistes pour croire aussi sérieusement à leur truc. Le trop plein de sérieux me donne toujours envie d’éclater de rire. Et en même temps je n’aime pas les gens qui ne travaillent pas sérieusement à leur truc, quand bien même le truc en question aurait l’air complétement débile (genre peindre des monochromes, des bananes ou des bonhommes de neige).

timing

Après 4 ans de tergiversation, je me sens prêt. J’imprime mon manuscrit ce week-end, accompagné d’une lettre*. Je le poste mardi. Il a dû arriver aujourd’hui : jour de l’annonce de la mort de l’éditeur.

* Qui se termine par ces mots « adresser un manuscrit à un éditeur, c’est un peu comme jeter un caillou dans un puits ».

neige (2)

le poème que j’aime le moins
est une description du poème
en trois lignes

(il se termine et il faut l’aimer
comme la neige
qu’on repousse avec une pelle
sur les bords)

« Faire un régime de bananes », ou « se maintenir dans une forme ordinaire pour n’atteindre aucun objectif spirituel particulier ».

Tout le problème est là. La poésie du sport, essentiellement métaphorique, ne contient pas toute la réalité. Le hooliganisme est un genre de débordement en prose qui s’appuie sur le prétexte d’un affrontement sportif pour le transposer dans la réalité du supporter. Là les coups sont réels, la métaphore ne suffit plus. On oublie la poésie (l’affrontement symbolique), ou plutôt : on se souvient de la poésie.

Dans la vie, il n’y a rien de génial. Il n’y a que dans l’art que le génie existe. Dans la vie, même les moments géniaux ne sont pas géniaux. Ils sont la vie, ils sont vécus, c’est tout. Le génie est une construction de l’art qui nous fait croire au génie de la vie. Mais ce génie n’existe pas. Presque toute l’intensité de la vie est une illusion qui vient de l’art (du cinéma, de la musique et de la pub). Alors comment interpréter les activités artistiques ?

La question est maintenant la suivante : quelles sont les œuvres d’art réellement géniales qui, sans essayer de nous faire croire à la génialité de la vie, nous donnent au moins le sentiment qu’elle vaut la peine d’être vécue ?

(textes inédits repêchés au hasard dans des fichiers de 2016-2017)